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CARINE DOUMIT

 

Carine Doumit sera accueillie en résidence pour travailler sur plusieurs projets en cours.

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Carine Doumit

 

Carine Doumit (née en 1981) est une monteuse, autrice et chercheuse libanaise qui explore les pratiques artistiques et narratives marquées par la fragmentation (de l'identité, du langage, de la mémoire et de l'espace), en particulier dans des contextes de guerres et de mouvements migratoires forcés. Elle étudie et pratique le montage comme un espace de création partagée et comme un outil pour construire des expériences et des savoirs collectifs. Depuis 2008, elle collabore en tant que monteuse, co-autrice et consultante artistique sur des documentaires, des fictions expérimentales, des vidéos et des installations présentés dans des festivals internationaux, des galeries d'art et des espaces de performance. Depuis 2020, elle est membre du collectif The Camelia Committee avec Mira Adoumier (chercheuse, artiste visuelle, cinéaste) et Nour Ouayda (cinéaste, programmatrice). Ensemble, elles produisent des films, des installations, des performances, et organisent des programmations de films et des ateliers. Depuis 2024, elle propose un atelier d’écriture par le montage, réunissant artistes, cinéastes, chercheuses et chercheurs, autrices et auteurs du Monde Arabe et de la diaspora, en collaboration avec le journal littéraire Rusted Radishes, intitulé “Composer avec les fragments”. En 2025, elle entame une collaboration avec la compositrice Kinda Hassan et la performeuse Racha Baroud autour des différentes croisements possibles entre les fragments visuels et les traces sonores qui résistent à la disparition. Carine Doumit est l'autrice de courts essais écrits en arabe français et anglais, et publiés sur diverses plateformes en ligne et dans le cadre d’espaces d’expositions. Elle a également publié deux nouvelles bilingues dans le cadre d’expositions liées à l’art contemporain et le design. Elle a été autrice en résidence aux archives de l’Arsenal (Berlin), à Macdowell (Etats-Unis), à The Bogliasco Center (Italie) et à la maison de Mophradat (Athènes).  

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© Carine Doumit

PROJET(S) EN COURS

 

En 2023, j'ai collaboré avec le collectif d’artistes visuels Beit Waraq basé à Beyrouth sur une nouvelle intitulée The Story of Mir (écrite en anglais et réécrite en arabe lors de la traduction), premier chapitre d’une série de nouvelles fantastiques (pour enfants ?) intitulée The Book of Children. Je poursuis aujourd’hui l’écriture des prochains chapitres qui ont en commun un travail de composition autour de fragments réels et fictionnels, intimistes et fantastiques, souvenirs, rêves, dessins, photographies ou détails de peinture liés à l’enfance comme un espace et un temps hors de l’espace et du temps, comme un état qui pourrait être nommé enfanceté peut-être : L’histoire de Sô et Cā / La historia de Sô y Cā (français et espagnol, en collaboration avec Sofía Velázquez – Pérou) / The Story of Tar (anglais, en collaboration avec Tarek Bou Chebl - Liban) / قصة ماشا ومريم (arabe, en collaboration avec Liwaa Yazji – Syrie, qui se traduirait par L’histoire de Masha et Marie). 

 

Le processus d’écriture sur ce projet est comme toujours intimement lié au montage, mais cette fois de manière encore plus « physique », si bien que l’écriture s’opère parfois sur la table de montage directement, le texte s’écrivant au rythme des images et des sons glanés ici et là. Puis le texte migre à nouveau vers les pages d’un logiciel d’écriture, se transforme, s’allie à une image fixe, détail d’une peinture ou autre. Les fragments aussi migrent d’un chapitre à l’autre, se traduisent en différentes langues et prennent des formes d’écriture différentes selon la langue et le parti pris de chaque chapitre. Il n’est pas encore certain que ce processus aboutirait à une oeuvre à plusieurs parties ou à des oeuvres séparées. Depuis 2021, je cherche, j’expérimente. La rencontre avec Sofía Velázquez (monteuse, réalisatrice, autrice péruvienne) en 2021 a inspiré un long et intime échange de fragments visuels, sonores et textuels qui forment aujourd’hui la prémisse d’un projet épistolaire intitulé solas y juntas (qui se traduit en français par seules et ensemble). solas y juntas semble être en quelque sorte l’extension de The Book of Children, ou du moins son croisement avec le monde poétique de Sofía qui elle aussi a vécu dans son enfance à Lima, une guerre, et qui et qui serait en réalité ou dans notre fiction commune ma double sudaméricaine, ma doppelgänger.

 

La rencontre, l’amitié, la reconnaissance de l’autre à travers le plus dense des brouillards (comme c’est le cas de la prémisse de The Book of Children), l’autre qui a vécu des violences, des dépaysements similaires, parallèles ou concomitants aux nôtres, est au centre de mon travail. Composer avec des fragments en suivant le fil de ces rencontres et les échanges issus de l’amitié est l’exercice que je poursuis aujourd’hui tant bien que mal, malgré l’insécurité et la précarité des dernières années, peut-être bien pour pouvoir en témoigner justement. 

DÉMARCHE

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© Carine Doumit

Les derniers bombardements israéliens sur Beyrouth à l’automne 2024 m’ont décidée à vivre hors du pays. J’y ai passé plus de vingt années à témoigner par des projets d’écriture et de montage individuels et collaboratifs de tout ce qui dans notre partie du monde empêche la continuité, l’achèvement et nous destine à l’éphémère, à la fragmentation.

Récemment, j’ai entrepris d’explorer les gestes créatifs qui naissent et se nourrissent de cet état par le biais d’un atelier d’écriture par le montage intitulé “Composer avec les fragments”. Réunissant des artistes, cinéastes, chercheuses et chercheurs, autrices et auteurs du Monde Arabe et de la diaspora, cet atelier en ligne, en collaboration avec le journal littéraire Rusted Radishes, permettait avant tout de faire le constat de nos bégaiements, de notre mutisme face au génocide en cours, de notre incapacité collective à faire sens par les structures narratives continues de ce qui nous traverse, nous déchire et nous éparpille : géographies et temporalités fragmentaires sont devenues la réalité de celles et ceux d’entre nous qui avons théoriquement été épargné.es

En arabe, l’un des synonymes de fragment est شتات [prononcé chatate] qui est synonyme de diaspora. أن تعيش في الشتات ou « vivre dans le fragment/ en fragments » signifierait non seulement habiter un espace qui n’est pas le nôtre, mais être dispersé. Cela implique-t-il nécessairement confusion et chaos, ou y a-t-il autre chose à trouver dans le fragment ? Empruntant à l’autrice palestinienne Adania Shibli en conversation avec la chercheuse libanaise Zeina G. Halabi l’idée que l’excavation des fragments et des détails mineurs ambivalents attribue à ceux qui sont marginalisés, colonisés, empêchés, un pouvoir d’énonciation sans précèdent, il me semble que les gestes de montage et d’écriture pourraient, de concert, émuler un discours éloquent, envers et contre les balbutiements. Trouvez des compositions dans des matériaux discontinus et parfois sans liens évidents entre eux, et ce faisant, remettre en question les hiérarchies entre l'image, le son, la voix et le texte, telle est l’essence de ma recherche formelle et de ma pratique artistique, qu’elle soit individuelle ou collective.

 

Quels modes d'action le montage, tant dans sa dimension technique qu'esthétique, offre-t-il face à d'éventuelles désintégrations des espaces, des langages, des récits et du sens ? Quels nouveaux territoires communs ce geste peut-il proposer, en migrant hors de son habitat naturel (le cinéma) pour s'aventurer dans d'autres territoires : l'installation, la performance, la publication ? Quels sont les enjeux de chacune de ces formes ? Ma première publication, en 2014, était un « scénario non destiné à être filmé », publié dans le cadre d'une foire d'art contemporain. Les épargnés est un conte fantastique, composé en fragments, un montage d'histoires, de personnages, de voix et de styles d'écriture (scénario, prose, poésie, actualités). Dans le but de transposer dans un livre des techniques de montage telles que le « champ/contre-champ » ou la « surimpression », j'ai créé des compositions de pages destinées à être vues comme des images autant qu'à être lues comme des textes. Puis, à partir de 2019 au Liban, le temps était si souvent interrompu par les évènements (mouvements sociaux, pandémie, explosion du port de Beyrouth) que la fragmentation s'est traduite encore dans une série de publications en ligne, à savoir Mädchen : A Letter to Helga Fanderl, The Dancing Rift, Have You Written Anything Lately? Et Vers le rouge. En explorant l'impact de certains évènements, ainsi que de certaines images (mémorisées, vues ou vécues) sur mes sens, j’ai tenté de garder trace a la fois des évènements intérieurs et extérieurs. En 2020, avec la création du collectif The Camelia Committee | مجموعة†في†الكاميليا†, j'ai expérimenté pour la première fois la migration des gestes de montage et d’écriture vers l’espace d’exposition.

 

Dans une entrevue à la suite d'un programme de films au festival Images à Toronto, mes amies et collaboratrices Nour Ouayda et Mira Adoumier (The Camelia Committee) ont parlé du biomimétisme comme d'une stratégie de programmation – un seul organisme peut changer la nature du sol qui l'entoure, un fragment insére dans une composition donc peut en modifier le cours et produire une migration tant au niveau du contenu que de la forme. Comment les gestes d’écriture et de montage peuvent-ils lier nos expériences et nos connaissances, nos corps de femmes, alors que nous sommes géographiquement séparées ? Comment le matériau - écrit, (non) parlé, enregistré, transcrit, traduit, photographié, filmé - produit par la rencontre avec l’autre au sein d’évènements majeurs et transformateurs peut-elle inspirer de nouvelles formes d’écritures ? À partir de ces questions, un intérêt particulier pour la forme épistolaire a commencé à se dessiner.

 

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